Colloque organisé par la MSH Paris Nord, la MSH des Alpes, la MSH d'Aquitaine, la MSH de Paris, la MSH Nord-Pas de Calais et le Gricis
Université du Québec à Montréal, dans le cadre de l'Action Concertée Incitative (ACI) du réseau des MSH.
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Table ronde 1 : Les mutations des structures et des stratégies industrielles et financières
   
  Président :

- Philippe Chantepie, directeur du département des études, de la prospective et des statistiques, ministère de la Culture, France

Intervenants :

- Philippe Bouquillion, université Paris 8, MSH Paris Nord, France
« Le capitalisme dans les ICIC, un capitalisme contre le marché ? »

- Eric George, université d’Ottawa, Canada
« Des stratégies financières et industrielles des industries de la culture, de l’information et de la communication à la production éditoriale : bilan critique des écrits »
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- Marc Ménard, Université du Québec à Montréal, Canada
« Concentration et transformation de l’industrie du livre au Québec : le cas de Quebecor »
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- Jean-Yves Mollier, université Versailles Saint-Quentin en Yvelines, France
« Les stratégies des groupes de communication à l’orée du XXIe siècle . »


   
 

« Le capitalisme des ICIC, un capitalisme contre le marché ? »

Philippe Bouquillion
Paris 8, MSH Paris Nord, France

Le marché concurrentiel est généralement présenté comme le cadre « naturel » des industries de la culture, de l’information et de la communication (ICIC) depuis les libéralisations, à l’échelle internationale, des échanges financiers, de biens et de services. Certes, il est reconnu, en particulier par les instances de régulation et les responsables des politiques publiques, que des entraves au libre marché subsistent. Les abus résultant des situations oligopolistiques sont dénoncés. De même, l’exception et la diversité culturelles sont présentées comme des limites qui peuvent être apportées aux jeux des marchés.

Toutefois, ces entraves au marché concurrentiel ne constituent pas des situations exceptionnelles dont les enjeux seraient limités. L’objectif central de la présente communication est de montrer qu’elles constituent la « norme ». Trois éléments se conjuguent pour placer les ICIC hors des jeux du marché concurrentiel. Tout d’abord des spécificités socio-économiques liées aux modes de valorisation des ICIC, à leur ancrage territorial et aux enjeux politiques qu’elles soulèvent. Ensuite, le développement de la financiarisation et de la concentration qui concoure à structurer les ICIC selon une logique non concurrentielle. Enfin, les actions des autorités publiques de régulation qui favorisent l’éloignement des ICIC des jeux du marché.

Nombre de ces tendances sont anciennes et intrinsèques aux ICIC mais elles s’intensifient aujourd’hui. Ainsi, la distinction opérée par Fernand Braudel entre l’économie de marché et le capitalisme peut, dans une large mesure, s’appliquer aux ICIC qui sont l’une des activités privilégiées du centre de l’économie-monde.

Considérer l’insertion des ICIC au sein du capitalisme, au sens braudélien du terme, peut s’avérer fructueux lorsqu’il s’agit d’analyser les mutations de ces industries, en particulier les redistributions des cartes entre acteurs, notamment « producteurs » et « diffuseurs », au sein des mêmes filières et entre filières qui interviennent, facilités par la numérisation, et qui conduisent au développement de nouveaux produits et de nouveaux modes de diffusion et de valorisation. En effet, pouvoirs de marché, capacités inégales à lever des fonds, ancrages territoriaux et linguistiques, entre autres exemples, sont autant de facteurs qu’il convient de prendre en compte pour penser ces mutations.

«Des stratégies financières et industrielles des industries de la culture, de l'information et de la communication à la production éditoriale : bilan critique des écrits »

Eric George
Université d'Ottawa, Canada

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Cette intervention consiste à faire un bilan des travaux effectués dans le cadre de l'économie politique sur les structures et les stratégies industrielles et financières dans le secteur des industries de la culture, de l'information et de la communication (ICIC) en mettant l'accent sur les deux éléments suivants : premièrement, la tendance à la concentration, et les types de stratégies sous-jacentes, entre stratégies d'ordre financier et stratégies d'ordre industriel ; deuxièmement, les liens entre ces stratégies et la production de contenu. Nous mettrons surtout l'accent sur les industries de la presse écrite, de la radio, de la télévision et d'internet.

Pour effectuer ce travail, nous avons tout d'abord lu des contenus à dominante théorique qui ont le plus souvent pour objectif de faire le point sur les études dans le champ de l'économie politique de la communication puis des textes consacrés aux tendances à l'oeuvre au sein des ICIC. Nous avons porté notre attention à la fois sur des livres, chapitres de livres et articles dans des revues scientifiques en anglais et en français, ce qui nous a permis d'avoir un bon aperçu de la littérature dans ces deux langues, notamment au sujet de ce qui se produit au Canada, aux États-Unis, en France et en Grande-Bretagne.

Il apparaît tout d'abord qu'un travail de ce genre n'est guère aisé car il y a toujours un danger de détourner certains propos, notamment en les isolant par rapport à un ensemble discursif plus vaste. Or, on sait que l'exposition des arguments tient une place centrale au sein des sciences sociales et humaines. Par ailleurs, les textes lus peuvent avoir une portée internationale, voire continentale mais aussi être pertinents en lien avec un ancrage territorial plus restreint, notamment l'échelon national. En conséquence, il importe d'être vigilant par rapport au contexte dans lequel les chercheurs et chercheuses que nous citons ont travaillé.

Ces précautions étant précisées, il se dégage de l'analyse de ces lectures plusieurs points intéressants que nous développerons lors de notre intervention. Premièrement, il semble y avoir un certain accord sur plusieurs points dont la tendance à la concentration de la propriété des entreprises suite aux stratégies menées par ces dernières et la mise en évidence de plusieurs types de propriété susceptibles d'entraîner divers modes de gestion, avec d'un côté le mode souvent qualifié de familial et de l'autre le mode dit managérial. Nous verrons aussi que des nuances peuvent exister entre ces situations opposées. En revanche, nous verrons également que si poser la question de la finalité des stratégies menant à la concentration du capital conduit logiquement à s'interroger sur d'éventuelles conséquences sur l'évolution de la production éditoriale, notamment en matière de pluralisme et de diversité de la production informationnelle et culturelle, aucune réponse à ce sujet ne fait l'unanimité.

«Concentration et transformation de l’industrie du livre au Québec : le cas de Quebecor »

Marc Ménard
Université du Québec à Montréal, Canada

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Jusqu’à tout récemment, l’industrie du livre au Québec semblait à l’abri des grands mouvements de concentration de la propriété, à la fois horizontale et verticale, que l’on retrouve au Canada anglais, aux États-Unis et en Europe. Mais avec l’acquisition de Sogides par Quebecor Media en octobre 2005, la tendance mondiale semble rattraper le Québec. Cette transaction propulse en effet Quebecor Media au premier rang de l’industrie québécoise, avec une part de marché qui passe de 5 à 26 % dans le domaine de la distribution et de 6 à 15 % en ce qui concerne l’édition de livres.

La situation que crée cette transaction s’apparente, toutes proportions gardées, à celle qu’a connue la France en 2002 lorsque le groupe Hachette tenta d’acquérir Vivendi Universal Publishing, tant par ses éléments économiques que par le discours utilisé pour justifier l’opération. La capacité d’exécuter des opérations de convergence, grâce au contrôle de la chaîne du livre, de l’édition à la diffusion jusqu’à la vente au détail, appuyé par la puissance de mise en marché que procure au groupe la possession de nombreux journaux, magazines et chaînes télévisuelles, provoque de sérieuses inquiétudes. Nombreux sont ceux qui craignent que l’indépendance éditoriale des différentes maisons d’édition de Quebecor soit menacée et qu’une sévère rationalisation s’opère au détriment des livres les moins rentables. Quebecor se défend bien de vouloir créer un monopole du livre au Québec, mais les éditeurs indépendants, ainsi que de nombreux écrivains, craignent que la transaction nuise à la diversité culturelle.

Pour mieux comprendre les enjeux de cette situation, nous présenterons d’abord comment les caractéristiques économiques essentielles des industries culturelles (reproductibilité particulière, importance du travail de création, offre en constant renouvellement, demande aléatoire et imprévisible, caractère prototypique) génèrent des marchés de type « le gagnant rafle tout », où la recherche de la rentabilité et la gestion du risque passent par l’atteinte d’une taille critique, la concentration verticale et l’utilisation des stratégies concurrentielles que sont la différenciation des produits, la multiplication des versions et la discrimination des prix.

Dans un second temps, après une brève présentation des ramifications de l’empire Quebecor Media et sa place dans l’industrie du livre au Québec, nous tenterons de vérifier dans quelle mesure il est possible de retracer les stratégies qui seront suivies. À cet effet, nous présenterons l’évolution de la production éditoriale des maisons d’édition acquises précédemment par Quebecor, soulignant les différences avant et après les transactions, de façon à éclairer les stratégies déployées. Nous conclurons notre présentation en esquissant les évolutions à prévoir.

«Les stratégies des groupes de communication à l’orée du XXIe siècle »

Jean-Yves Mollier
Université Versailles Saint-Quentin en Yvelines, France

Dans cet exposé qui s'appuie sur l'observation d'un certain nombre de mutations enregistrées dans le monde de l'édition et des médias, donc de l'imprimé esentiellement, il s'agit d'essayer de comprendre des phénomènes en apparence contradictoires et de réfléchir sur la portée de ces évolutions. L'étude sur une longue période des stratégies des groupes de communication a permis de mettre en évidence des mouvements en partie chaotiques : entrée de groupes industriels dans le capital des firmes concernées, sortie de ce même capital, apparition de groupes purement financiers, voire pénétration par des sociétés à buts d'abord politiques, idéologiques ou religieux. Pour essayer d'apporter un peu de clarté dans cet univers souvent opaque, on reviendra dans  un premier temps sur les logiques industrielles des années 1960-1980 puis on abordera la phase de financiarisation et de précarisation concomitante des
entreprises d'édition avant de conclure sur la gouvernance d'entreprise et la
volonté de dominer le secteur de l'information.